« Squatter, c’est exercer son droit de désobéissance face aux dysfonctionnements du système ». Portrait de Kevin, « ouvreur » de squats depuis sept ans.

Kévin attend son procès avec le bailleur de La Petite Maison, une ancienne brasserie de bière transformée en squat. Montant du loyer : 280 000 €.

À défaut de sonnette, il faut frapper fort. Les aboiements des chiens font office d’alarme. La porte s’ouvre. Pas d’autre choix que de se faufiler dans le bric à brac de vélos et de trottinettes électriques qui encombrent l’entrée.

Kevin, ouvreur de squats, tient le bar du squat la Petite Maison (11e)

Kevin, ouvreur de squats depuis sept ans, risque d’être inculpé. En 2014, avec le collectif Rien à signaler (RAS), il a investi l’immeuble du XIe arrondissement de Paris, vide depuis dix ans. Devenu lieu artistique et d’hébergement pour précaires, le squat est surnommé La Petite maison. Mais le nouveau propriétaire, l’Elogie/siemp, souhaite le récupérer. « Pour s’assurer qu’on parte, il me réclame 280 000 euros de loyer » déplore Kevin.

Il est né et a grandi à deux pas de La Petite Maison, métro Charonne. Les rues de son quartier, Kevin, 37 ans, 1,93 mètres et 30 cm de dreads enturbannés sur la tête, les connaît par cœur. Des squats, il en a ouvert une quinzaine dans Paris. Quand son ami Luis, 66 ans, s’est retrouvé à la rue, il a décidé d’investir ce lieu pour l’abriter.

Une nuit de 2014, ils ont escaladé l’immeuble : « Sur les toits, les vasistas n’étaient pas fermés. On est rentré. On ne fracture jamais rien, c’est une règle de notre collectif. » Crédible ? D’autres collectifs revendiquent l’implantation par la force. Sur leur site Squat.net on peut lire : « La liberté se gagne au pied de biche. »

Un des derniers concert « jazz expé » au sous-sol du squat de la Petite Maison (11e)

Les parents de Kevin, un mélange d’anarcho-hippies et bikers, tendance libertaire. « Ça pose les bases de la liberté», souffle Kevin, voyageur éprouvé : quatorze fois en Inde, trois au Tibet, plusieurs en Amérique latine, berceau de ses racines maternelles. De retour en France, il se pose dans un loft de l’Est parisien. Depuis 2005, Il crée des effets spéciaux et bosse pour des boîtes de pub. Pour rester avec sa copine, fauchée, il choisit les squat et s’installe en 2013 au Bloc, rue Mouzaïa (Paris XIXe) : « J’évoluais déjà dans ce milieu, le choix a été instinctif » raconte Kevin, allongé sur le canapé de La Petite Maison, tel un patient lors d’une séance de psychanalyse.

Les squats hébergent des « ouvreurs » comme Kevin, des artistes, mais aussi des sans-abris. De quoi soulager les mairies. Selon une étude de l’ONG Médecins du monde en 2014, les villes ont réalisé 6 millions d’euros d’économies sur les nuitées d’urgence grâce aux 6 500 squats en France.

L’avenir ? Kevin ne s’en soucie guère. « Des lieux vides disponibles, j’en connais une dizaine dans le XIe. Le squat c’est comme une valse à trois temps : le trouver, le perdre et recommencer ! »                                                                                                          

Pierre-Alain FAURE – Décembre 2020